DÉDÉ par Christian Quesnel
Le 15 novembre dernier, Karl Tremblay, des Cowboys Fringants, nous quittait pour un monde qu’on espère meilleur. Un décès qui a plongé tout le Québec francophone en deuil. Comme s’il avait porté, à lui seul, tous les espoirs des Québécois.
Le 15 novembre, en apprenant la triste nouvelle, j’ai eu une pensée pour André « Dédé » Fortin, l’âme des Colocs, décédé tragiquement lui aussi, le 8 mai 2000. Deux chanteurs et deux groupes qui ont traduit les aspirations et les déceptions des Québécois qui s’étaient reconnus dans leurs chansons, leurs revendications, leurs observations et leurs personnalités. Deux chanteurs et deux groupes qui se sont inscrits dans notre mémoire collective et qui nous font encore vibrer aujourd’hui comme ils le faisaient hier.
Toujours aussi insaisissable, toujours aussi inclassable, le bédéiste Christian Quesnel s’est intéressé à Dédé. Mais pas au Dédé légendaire, devenu icône culturelle que tout le monde connaît. Non, ce qui séduisait Quesnel, c’était le Dédé méconnu, celui qui souffrait en silence, déchiré entre ses rêves fous et ses démons qui l’assaillaient constamment.
Magnifique bande dessinée pleine d’émotions, le bédéiste, qui n’en finit plus de me surprendre, évoque par fragments la personnalité et le parcours du petit gars de Saint-Thomas-Dydime qui rêvait des lumières, de la liberté et des espoirs de la grande ville, trop petite pour lui.
Mais attention, il ne s’agit pas d’une biographie dessinée traditionnelle, loin de là. Penser que Quesnel pourrait faire une biographie dessinée comme il s’en fait des tonnes, ça serait bien mal le connaître. Encore une fois, le bédéiste n’est pas là où on croit le trouver, refusant de satisfaire notre paresse narrative. Dédé est une bande dessinée exigeante, déstabilisante même, une promenade impressionniste dans la trajectoire lumineuse et sombre d’une étoile filante qui « s’auto-consume » trop rapidement.
Éternel insatisfait, éternel amoureux au bonheur difficile, éternel désespéré capable de s’enthousiasmer sur tout et en quelques secondes, Dédé survivra dans un monde, qui n’était peut-être pas fait pour lui, avec l’énergie du désespoir. Inlassablement, il vole de projet en projet, comme si c’était un remède pour s’épanouir dans une société qui ne laisse pas de place à ceux qui ne suivent pas ses règles. Hélas, l’énergie du désespoir n’est pas éternelle et, quand elle se tarit, il ne reste plus que ce désespoir qui l’accompagne toujours.
À partir des témoignages de ceux qui l’ont connu, le bédéiste, à la manière du Rashōmon de Kurosawa, échafaude une biographie où la personnalité de Dédé change constamment au gré des souvenirs, teintés de regrets, d’impuissance et de tristesse, que ses proches infusent avec émotion et générosité.
Sans aucun doute, l’œuvre la plus émotive de Christian Quesnel, Dédé est un polaroid intimiste d’un musicien qu’on s’est tous approprié, d’un équilibriste qui a marché sur le mince fil qui sépare ses ténèbres de sa fulgurance.
Dédé est une bande dessinée troublante et, qui sait, peut-être que dans 20 ans, le talentueux bédéiste se penchera cette fois sur Karl Tremblay.

Christian Quesnel, Dédé, Libre Expression.
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