Un Voyage Fascinant dans le Romantisme Gothique et la Culture Juive d'Europe de l'Est
La culture juive me fascine, surtout celle d’Europe de l’Est. Il y a en elle un parfum de mystère, de symbolisme, de fatalisme, de légèreté, d’humour et de respect presque aveugle d’une tradition qui remonte à la nuit des temps qui me séduit, qui m’hypnotise. D’aussi loin que je me souvienne, elle m’a toujours captivé. C’est peut-être à cause du Golem de Gustav Meyrink que j’avais lu dans mon adolescence, quand j’étais fan des romans fantastiques publiés chez Marabout. À moins que ce ne soit à cause de l’adaptation cinématographique d’Un violon sur le toit que j’avais aussi vu à la même époque et que j’avais beaucoup apprécié. Je ne sais pas.
J’aime aussi énormément le fantastique. J’adore les histoires de possessions, de revenants et de malédictions. Surtout quand elles sont sur fond de romantisme. Alors imaginez quand une bande dessinée touche à la fois à la culture juive d’Europe de l’Est et au fantastique romantique très XIXe siècle, c’est le coup de cœur assuré. C’est exactement ce qui est arrivé avec la bande dessinée d’Éléonore Goldberg, La fiancée, une adaptation libre du classique du théâtre yiddish Le Dibbouk de Shalom Ansky.
Éléonore, enfin je présume, a de la difficulté à oublier un garçon qui vient de la quitter. Pour occuper son esprit, son père lui conseille de lire Le Dibboux de Shalom Anksy. On ne sait jamais, pense son père, elle pourrait en tirer quelque chose… peut-être même une bédé.
À reculons, elle se plonge dans le texte qui, au début, ne l’attire pas du tout. Pourtant, au fil des pages, elle se prend d’affection pour Léa, cette jeune juive ukrainienne du XIXe siècle qui rêve de se marier avec Khonen, un étudiant talmudiste doué, de son âge et qui l’aime aussi. Hélas pour Léa, son père, qui est riche, a un autre projet d’union pour sa fille.
Comme il cherche un associé d’affaires, il se dit qu’il pourrait faire d’une pierre deux coups. Trouver un homme qui pourrait marier sa fille et pourquoi pas devenir son associé. Le meilleur des deux mondes quoi! D’autant plus que le candidat potentiel provient d’une famille aisée et puissante. Bref, on ne peut rien demander de mieux et tant pis si sa fille ne connaît pas cet homme. L’amour, ce n’est qu’un détail.
Ébranlé par le mariage de l’amour de sa vie, Khonen se suicide. Et quand on se suicide, tout le monde le sait, notre âme est condamnée à errer sur terre. La journée du mariage, l’esprit de Khonen prend possession de Léa pour forcer son père à respecter un vieil engagement. Et les vieux contrats, c’est bien connu, on ne peut pas s’en débarrasser d’un simple claquement de doigts.
Petit bijou, La fiancée est une bande dessinée qui sent bon l’expressionnisme cinématographique allemand et le romantisme gothique à la Poe, Shelley, Walpole, Lewis et autre Radcliffe. Grâce à son trait, son ambiance mystérieuse, sa pudeur, son respect et sa narration aux sonorités de la modernité, même si on distingue en filigrane quelques couleurs du XIXe siècle, Éléonore Goldberg raconte une histoire où elle suggère plus qu’elle ne montre. Une technique narrative directement héritée de ces courants artistiques du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
Il faut dire qu’avec son rythme lent qui vibre aux mélodies des berceuses yiddish et son graphisme dynamique, hachuré, plein d’ombres, légèrement imprécis et un peu vaporeux, comme si on le voyait à travers les brumes inquiétantes d’un fantastique quotidien, l’autrice traduit à merveille cette histoire d’amour impossible peuplée de revenants, de traditions inaliénables, de non-dits et de maladresses. Une histoire d’amour où rien ne semble vraiment être ce qu’on imagine et où chaque case transpire le fantastique et l’inquiétude de ces petits shtetls, victimes de pogroms et d’intolérance, bousculés par la modernité qui frappe timidement à leurs portes.
Éléonore Goldberg, qui ne publie pas assez souvent, propose une bande dessinée captivante qui m’a rappelé mes lectures d’adolescence, quand je découvrais le gothique, et l’expressionnisme cinématographique allemand. Et tout comme ces courants, elle m’a enveloppé dans une atmosphère irréelle aux teintes de la mélancolie douce-amère. Une atmosphère à la fois réconfortante et inquiétante où tout peut arriver.
Un bien beau voyage au cœur du romantisme gothique juif.

Éléonore Goldberg, d’après Le Dibbouk de Shalom Ansky, La fiancée, Mécanique générale.
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