Octobre 1970 : Mourir pour la cause
Octobre 1970 :
Le 15 octobre 1970, Ottawa applique la loi sur les mesures de guerre adoptée par le parlement le 22 août 1914. L’armée canadienne est dépêchée sur le territoire québécois pour mettre fin à une crise qui dure depuis presque une décennie. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette année 70, je venais tout juste d’avoir 7 ans. Encore moins de ce 10e mois de l’année. Pour moi, octobre 70 c’est une image encore très présente, celle d’une jeep de l’armée qui roulait sur la rue Masson. Une jeep qui ressemblait beaucoup à celles de la série américaine "Commando du désert" que j’écoutais avec plaisir sur les ondes de Télé Métropole ou de Radio-Canada, je ne m’en souviens plus.
Chris Oliveros, qui vient de signer l’excellente bande dessinée, l'une de mes 15 préférées de l'année, "Mourir pour la cause", lui, en avait 4. "J’étais trop jeune pour avoir des souvenirs des événements d’octobre", confie le bédéiste. Mais le sujet l'intéressait depuis qu'un de mes professeurs, en 4e secondaire je crois, nous avait fait visionner le documentaire de Robin Spry "Action: The October Crisis of 1970." L'un des premiers documentaires, sinon le premier, sur la crise d'octobre réalisé en 1974.
Encore adolescent lors du visionnement de ce documentaire de l'ONF, le jeune Oliveros n'a pas à ce moment l'idée d'en faire une bande dessinée. "Je faisais déjà des bandes dessinées, mais disons qu'elles n'étaient pas de grande qualité," s'esclaffe-t-il. L'envie d'en parler en bande dessinée, "un médium fabuleux pour raconter ce genre d'histoire," se fait plutôt vers la fin de la première décennie du nouveau millénaire. Mais comme il bosse comme un fou dans sa maison d'éditions Drawn and Quarterly, 10 à 13 heures quotidiennement, et qu'il élève une jeune famille, il n'a pas vraiment le temps de s'y atteler. "Mais j'y pensais régulièrement," précise-t-il.
Importance de traiter la Crise d'Octobre
"Pour moi, c'était important d'en parler parce que c'est un moment important de notre histoire. Mais il n'y a pas que ça, la BD me permettait aussi d'aborder les conditions de vie particulièrement difficiles des francophones." Mal payés, sous-éduqués et plus ou moins respectés par leurs compatriotes anglophones, les francophones ont peu de chance d'avoir des lendemains qui chantent. "Pour comprendre le FLQ, il fallait aussi comprendre le contexte." Le contexte québécois, oui, mais aussi le mondial où naissent plusieurs mouvements radicaux plus ou moins bien organisés, idéalistes et quelques fois maladroits, inspirés et galvanisés par la victoire de Fidel Castro.
La Décision d'Étendre le Projet
"Quand j'ai eu l'idée de faire un livre sur la crise d'octobre, je voulais faire un prologue d'une quinzaine de pages pour la contextualiser. Mais plus je faisais des recherches, plus j'étais sidéré par ce qui s'était passé avant 1970. Il y avait plein de choses que je découvrais. J'ai donc trouvé important d'y consacrer un tome" et non plus quelques pages d'introduction.
Et quel premier tome ! Le bédéiste construit une BD documentaire passionnante qui donne la parole aux différents intervenants qui, à tour de rôle, racontent leurs perceptions des événements. Une stratégie qui lui permet d'explorer les différents points de vue. "C'était fondamental d'avoir une position neutre" et de laisser la parole à ceux qui l'ont vécu.
Façonnement du Québec et du Canada
Et peut-être aussi pour rappeler à notre mémoire défaillante, qui l'emprisonne souvent dans les brumes de la nostalgie romantique ou de l'oubli, que la crise d'octobre et le FLQ ont façonné le Québec et le Canada moderne. "J'ai fait une tournée de promotion canadienne lors de la publication de la version anglaise, sortie en même temps que la française. Pour les anglophones, du moins pour ceux que j'ai rencontrés en dehors du Québec, c'était nouveau. Ils n'en avaient jamais entendu parler."
Superbement traduit par Alexandre Fontaine Rousseau, "je suis tellement content de son travail, c'est un excellent traducteur, il a gardé l'esprit de mon histoire, il n'a rien changé, c'est presque le même livre," "Mourir pour la cause" a aussi pu compter sur l'aide de Seth et de Chester Brown dont "Louis Riel l'insurgé" l'a beaucoup inspiré. "Je leur ai envoyé quelques planches pendant la réalisation du livre et leurs commentaires, particulièrement ceux de Brown, ont été très inspirants. J'ai été chanceux d'avoir pu compter sur des lecteurs comme eux."
S'il lui a fallu 6 ans pour compléter ce premier tome, on peut espérer que ça lui prendra moins de temps pour le second opus. "Je ne sais pas, je commence à peine à travailler dessus. Je pense que je pourrais le faire en trois ou quatre ans… enfin j’espère." Moi aussi parce que j’ai bien hâte de le lire même si 4 ans c’est très très long, trop long même.
Quant à cette année 70 pour moi elle se résume qu’à cette jeep de l’armée, pour le reste je ne m’en souviens plus vraiment.

Chris Oliveros. "Mourir pour la cause, révolution dans le Québec des années 60," éditions Pow Pow.
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